Histoire du haïku

Le haïku tire son origine du haïkaï, genre populaire pratiqué au Japon dès le 16e siècle, usant des mêmes structures que le tanka, poème plus ancien : 5-7-5, puis 7-7 syllabes. Les poètes avaient coutume d’écrire en groupe et d’enchaîner les versets selon ce rythme.

Le premier verset en 5/7/5 de cet enchaînement (renga) s‘appelait hokku.

Au 17e siècle, Bashô (Matsuo Munefusa, 1643-1694) privilégie le premier verset du renga, le hokku, dans ses journaux de voyage notamment.

Le hokku autonome était cependant assorti de contraintes telles que l’allusion à la saison (kigo) ou la césure (kireji), soulignée en français par un tiret.

Le hokku deviendra le haïku à la fin du 19e siècle, grâce au poète Masaoka Shiki. C’est alors un poème indépendant, à la manière des poèmes occidentaux.

Le haïku tente la capture de l’instant présent dans ce qu’il a de singulier et d’éphémère. Il est en quelque sorte une peinture de « l’ici et maintenant », de l’ordinaire saisi avec une extrême simplicité.

kakitsubata ware ni hokku no amoi ari

Bashô (L’intégrale des haïkus, éd. La Table ronde, 2012)

Les iris,
une idée
pour mon hokku

Avec Paul-Louis Couchoud, le haïku a gagné la France et les pays d’Europe au début du 20e siècle. Puis les États-Unis et le Canada, et de nombreux pays aujourd’hui.

Histoire du haïku en France

Partie 1 : 1870-1945

par Dominique Chipot (juin-juillet 2014)

L’intérêt des intellectuels français pour la poésie japonaise fut dans un premier temps assez réservé. Habitués à l’éloquence et ignorant les clés de la rhétorique japonaise, ils ne trouvent aucun intérêt au tanka, « des jeux de mot d’un goût plus ou moins supportable ».

Léon de Rosny (1837-1914), premier enseignant de japonais en France, crée en 1859 La Revue Orientale et américaine, qui publie de nombreux articles sur la culture nippone. Cet orientaliste reste pourtant désabusé par la poésie du Soleil-Levant et il ne prend conscience de sa profondeur qu’après sa mission d’interprète auprès de la première Ambassade japonaise, en 1862.

En 1871, dans l’introduction de son anthologie Sikazenyô, destinée à ses étudiants, il reconnaît que « la poésie japonaise ne mérite pas l’accusation de jeux d’esprit, […] elle est apte à exprimer les grandes émotions de l’âme, et elle les exprime souvent d’une façon qui, pour être laconique, n’est pas moins forte et persuasive. »

Après cette anthologie, probablement la première traduction de poèmes japonais (outa, waka et zakka) en français, quelques rares traducteurs interviennent : Judith Gautier en 1885 avec ses Poèmes de la libellule (88 outas extraits du Kokinshû), Justus Brinckmann en 1889 dans la célèbre revue Le Japon artistique de Samuel Bing (quelques waka des Man’yôshû, Kokinshû et Haykuninishû) et à nouveau Léon de Rosny, en 1902, avec ses Feuilles de Momidzi (Pour une connaissance plus approfondie de l’histoire du tanka francophone, lire de l’auteur Le livre du tanka francophone – Édition du Tanka francophone, 2011).
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La même année, la revue de l’Asiatic Society of Japan publie la première étude sur les haïkus de Bashô, Bashô and the japanese poetical epigram, un article de plus de 100 pages de Basil Chamberlain. Celle-ci est remarquée par l’orientaliste Claude Eugène Maître qui la commente largement dans le premier Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient de l’année 1903.

Claude Maître (1876-1925), agrégé de philosophie de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, a voyagé une première fois au Japon grâce à une bourse de la fondation Kahn, puis il y est retourné à deux reprises en mission d’études pour le compte de l’EFEO, de mars à novembre 1903 et de février 1904 à septembre 1905.

Durant son séjour, il a reçu Paul-Louis Couchoud (1879-1959), autre philosophe de Normale Sup’ boursier de la fondation Kahn, qui a profité de sa généreuse hospitalité pour rester plusieurs mois au Japon, de septembre 1903 à mai 1904. Aux côtés de Claude Maître, dont une des œuvres majeures est l’étude sur La littérature historique du Japon des origines aux Ashikaga, il a eu le temps d’approfondir ses connaissances sur la littérature japonaise et le haïku.

À son retour, il écrit un essai s’inspirant de l’étude de Chamberlain, dont il a d’ailleurs repris partiellement le titre Les épigrammes lyriques du Japon, publié dans la revue Les Lettres en 1906, agrémenté de très nombreux haïkus, essentiellement de Buson, adaptés des traductions de Chamberlain ou de Claude Maître, car Couchoud n’avait pas appris le japonais (Par la suite, Couchoud l’a intégré à son livre Sages et poètes d’Asie paru chez Calmann-Lévy en 1917. Il a été réédité en 2003 par les éditions de La Table Ronde sous le titre Le haïkaï. Les épigrammes lyriques du Japon).

Le portefaix
va son chemin et ne voit pas
les cerisiers de la montagne.

Buson (Trad. P-L Couchoud)

Il y définit le haïku et catalogue plusieurs types, tant en genre qu’en sujet : « Il n’est comparable ni à un distique grec ou latin, ni à un quatrain français. Ce n’est pas non plus ‘une pensée’, ni ‘un mot’, ni un proverbe, ni une épigramme au sens moderne, ni une épigramme au sens antique, c’est-à-dire une inscription, mais un simple tableau en trois coups de brosse, une vignette, une esquisse, quelquefois une simple touche, une impression. »


Si, à la suite de Chamberlain, Couchoud révéle deux qualités essentielles du haïku, brièveté et puissance de suggestion, il ne démontre pas l’importance du mot de saison et des allusions poétiques. Mais il en pressent l’influence. D’ailleurs n’a-t-il pas écrit : « Sans doute le haïkaï n’aura jamais tout son sens pour un autre qu’un Japonais. Nous n’en percevrons pas toute la résonance.

Mais à travers les mots français quelque chose pourra venir jusqu’à nous, comme un son de cithare derrière une cloison ou comme le parfum des pruniers en fleurs à travers le brouillard. »

Un métier délicat !
Surprendre
La pensée à l’état naissant.

Julien Vocance

La naissance

Fort de son expérience, Paul-Louis Couchoud initie un petit cercle d’amis à l’écriture du haïkaï, terme qu’il préfére à haïku car la prononciation francisée de ce dernier suggère le mot ‘cul’.

Puis, en juillet 1905, il embarque sur une péniche pour un voyage de Paris à La Charité-sur-Loire. Un mois à manutentionner la cargaison dans les ports en échange d’un petit coin sur le bateau pour dormir et « s’exercer à faire des haïkaïs français, sans règle prosodique, à l’imitation non des originaux japonais, mais des traductions françaises » (dont certaines d’ailleurs s’inspirent de traductions anglaises).

Couchoud est accompagné dans son périple de deux amis : André Faure et Albert Poncin. Le premier est un jeune peintre tombé au champ d’honneur en 1914, et Albert Poncin (1877-1954) est surtout connu pour sa sculpture Les quatre fils Aymon, dressée sur la colline de Bogny-sur-Meuse.

Ils rassemblent par la suite dans une petite plaquette, Au fil de l’eau, leurs 72 haïkus, réunis par la magie des liens. Ils composent ainsi, outre les premiers haïkus français, le premier renku en langue de Molière (L’auteur démontre dans son essai Au fil de l’eau avec Paul-Louis Couchoud pourquoi ce livret peut-être considéré comme un renku. Ce livre est gratuitement disponible sur son site : Dominique Chipot).

Modestement tiré, hors commerce, à une trentaine d’exemplaires, ce petit recueil a surtout circulé dans les cercles littéraires, mais il est heureusement parvenu à traverser le siècle.

Dans le soir brûlant
Nous cherchons une auberge
O ces capucines !

Paul-Louis Couchoud

Polka dans la nuit.
Dans la zone de lumière jaune,
Silhouettes claires, silhouettes sombres.

Inc.(les noms des auteurs ne sont pas mentionnés dans la plaquette)

Moissonneurs dans les blés.
A l’ombre d’une gerbe,
Une grande soupière.

Inc.

Il n’y a pas si longtemps que Verlaine a chanté la musicalité du vers impair et tordu le cou à l’éloquence et à la rime, « bijou d’un sou » (Art poétique, 1884) et Appolinaire vient de libérer la strophe de la ponctuation (Alcools, 1913). Aussi, à l’heure où les poètes français rêvent de liberté et de renouveau, le haïku arrive à point nommé, et l’étude de Couchoud en inspire plus d’un jusqu’à la seconde guerre mondiale :

Jean-Richard Bloch, André Cuisenier, Paul Eluard, Max Jacob, Jean Paulhan, Jean-Paul Vaillant, Rainer-Maria Rilke,… Certains d’entre eux apparaissent dès 1920 dans la courte anthologie (douze auteurs) de Paulhan parue dans La Nouvelle Revue Française du mois de septembre.

Ils y côtoient les haïjins de la première heure (Couchoud, Poncin et Faure), ceux du second groupe (René Maublanc, Jean Breton,…) et deux Poilus, Georges Sabiron et Julien Vocance, la Grande Guerre ayant été, aussi surprenant que cela puisse paraître, un moment privilégié pour le développement du haïku français.

L’obus en éclats
Fait jaillir du bouquet d’arbres
Un cercle d’oiseaux.

Georges Sabiron (1882-1918)

Deux événements majeurs se sont effectivement produits en 1916 puis en 1917. D’abord Julien Vocance (pseudonyme de Joseph Seguin, 1878-1954), envoyé sur le front de Champagne où il est blessé en 1915, s’est souvenu des leçons de Couchoud et consigne en haïku ses impressions de tranchées et d’hôpital dans le moment même où il les vit.

« Il a su dire la souffrance du front et l’horreur des tranchées, la peur et le désespoir, l’atrocité et la futilité de la guerre, et il n’a pas présenté les combattants comme des super-héros, mais comme des êtres humains, téméraires et faibles à la fois » (D. Chipot, postface à son anthologie En pleine figure. Haïkus de la guerre de 14-18 – Editions Bruno Doucey, 2013).

Publiés dans la Grande Revue de mai 1916, ses Cent visions de guerre se répandent comme une traînée de poudre et de nombreux journaux en reproduisent des extraits.

En mai 1917 paraît également dans la même revue une seconde série d’une quarantaine de haïkus de Julien Vocance, Fantômes d’hier et d’aujourd’hui, puis quelques poètes transcrivent leurs souvenirs de guerre sous la forme du haïku dans les années 20, suivant l’exemple de Vocance.

J’ai senti, petite plaque ovale,
Quand je t’ai mise à mon cou,
Le froid du couperet.

Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd’hui dans le képi,
Demain dans la tête.

Soldat des tranchées,
Homme des bois,
Gorille originel.

Dès 1915, René Maublanc (1891-1960), également normalien agrégé de philosophie, a été réformé. Coupable de voir ses amis mourir au front quand il reste loin des combats, il accepte un poste de professeur de philosophie au collège d’Epernay, de 1915 à 1919, au plus proche de la zone des conflits.

Là, probablement en 1917, il rencontre le médecin-major Paul-Louis Couchoud, l’introducteur du haïku en France, qui l’initie à cette poésie. Ils coopérent à plusieurs reprises pour des écrits aussi divers que roman, pièce de théâtre ou traductions d’épigrammes grecques, mais à aucun moment ils n’unissent leurs forces pour développer le haïku français (Je n’ai pas retrouvé de haïkus de Maublanc antérieurs à 1917).

Tandis que Maublanc vulgarise le haïku par de nombreux articles ou conférences, Couchoud s’en éloigne (mais jamais complètement, il donne encore une conférence en 1953) au fur et à mesure qu’il avance dans son étude sur l’existence non historique de Jésus, laquelle l’a accaparé pendant plus de quarante ans.

« Amen », dit l’orateur.
A ce signal libérateur,
cent personnes se mouchent.

Henri Druart

Toutes les voies s’accordent à nommer « précurseurs du haïku » Paul-Louis Couchoud et Julien Vocance. Toutes sauf une, celle de Georges-Armand Masson (1892-1977), célèbre pour ses parodies, qui annonce dans la revue La Girouette n°2 de mai 1924 : « Dès avant la guerre, M. Olivier Réaltor avait composé deux recueils sous les titres ‘Haïkaïs’ et ‘Dans les jardins d’Utopie’. » René Maublanc, le premier à avoir créé en 1923 une bibliographie du haïku français, réfute à deux reprises cette affirmation, n’ayant pas trouvé, même à la Bibliothèque Nationale de France, les ouvrages cités. De plus, les dates ne correspondent pas puisque Masson écrit dans ce même article :

« Les pièces qui composent Haïkaïs parurent pour la plupart en 1917-1918 dans de jeunes revues. » Elles sont donc postérieures aux haïkus des tranchées de Julien Vocance. Jean Paulhan, dans une lettre de 1932 adressée à Vocance, affirme pour sa part qu’il a « quelques très bonnes raisons de croire qu’Olivier Réaltor n’est autre que G-A Masson lui-même. »

Qu’en est-il réellement ? N’ayant pas trouvé ces fameux Jardins d’utopie je ne peux rien conclure… sauf à constater qu’Olivier Réaltor est le nom de plume du compositeur marseillais Carol Bérard. Et, dans sa partition de 1912, Haïkaï, sur laquelle est précisé ‘Poèmes et musique de Carol-Bérard’, nous retrouvons des poèmes identiques à ceux de cet Olivier Réaltor cité par Masson.

Sur le ciel gris
Balancement des branches noires.
Indécision.

Olivier Réaltor/Carol Bérard (1881-1942) serait donc le second haïjin français. Mais l’histoire n’a pas retenu son nom, car ses textes sont loin d’être aussi bouleversants que les Cent visions de guerre de Vocance qui témoigne d’un passé qu’il ne faut pas oublier.

L'effervescence

Après la Grande Guerre, le haïku se développe grâce au travail de vulgarisation de René Maublanc. Nommé professeur de philosophie à Reims, il y rencontre les frères Druart qu’il va initier au haïku comme tant de ses amis ou élèves. Au printemps 1923, il publie dans La Grande Revue, un long article, Un mouvement japonisant dans la littérature contemporaine : le haï-kaï français, acte de la conférence qu’il a donné l’année précédente au Musée Guimet.

Dans cet article, ultérieurement traduit en japonais (probablement pour la revue Hototogisu), il commence par distinguer deux formes traditionnelles : « Le haïkaï est soit pittoresque, soit mystique ; il analyse un paysage ou résume une méditation », auxquelles « le haïkaï français semble devoir en ajouter une autre que le Japon ne connaît guère : l’analyse psychologique et sentimentale. »

Il est vrai que, dès leur apprentissage, les haïjins français ont évoqué leurs sentiments amoureux. Un premier « haïku érotique » paraît dans la plaquette Au fil de l’eau :

Chéri, chéri,
Ah! tu me fais mourir !
Douche dans le verger.

Inc.

Mais c’est surtout René Maublanc qui s’est exercé à ce genre particulier à maintes reprises, à tel point que Couchoud lui attribue la paternité du genre dans un courrier daté du 31 août 1917 :

« Vous avez créé un haïkaï sentimental qui a peu de modèles chez les Japonais bien qu’ils aient pour grand principe que tout haïkaï vient du coeur ».

Un rayon de soleil est entré.
J’ai pensé à elle,
J’ai cru qu’elle pensait à moi.

René Maublanc

Quant à la forme, Maublanc, sur les traces de Vocance, ne cherche pas à enfermer ce genre littéraire à peine né dans un carcan, mais préfére « ouvrir un champ assez vaste et assez neuf pour tenter les audaces. » Il lui importe surtout que le haïkaï puisse « échapper au reproche d’obscurité et d’ésotérisme, s’évader des petites chapelles où les mots de tout le monde ont un sens hermétique, connu des seuls initiés. »

Son intention était particulièrement louable mais, comme nous le verrons, cette trop grande souplesse a conduit le haïku français à sa perte. Même si je crois personnellement qu’il ne faut pas enfermer le haïku dans une forme trop rigide susceptible d’appauvrir le genre, nous pouvons légitimement nous demander ce qu’il en serait advenu si Maublanc et ses amis avaient tenté d’en découvrir plus précisément les contours, au delà de la règle des 17 syllabes.

Vers le ciel indigo
Le pommier tend son étalage
De porcelaines écarlates

Jean Breton

Au mur de la colline,
On accroche un village,
Mais sans cadre

René Druart

Le train arrivait ;
J’avais un baiser tout prêt :
Le train est parti.

Jean Baucomont

La même année, René Maublanc compile une nouvelle anthologie pour la revue Le Pampre, dirigée par René Druart. 283 haïkus dont 173 inédits de 48 auteurs. Une sélection plus serrée aurait peut-être encouragé les futurs poètes, comme l’a précisé Julien Vocance, dans son article Sur le haïkaï français, paru dans la revue France-Japon du 15 février 1938 :

« D’une manière générale, le choix avait été fait un peu hâtivement, et ces pages présentaient un caractère fragmentaire et parfois peu cohérent. » Mais cette anthologie ouvre la voie du haïku à de nombreux amateurs jusqu’au prémices de la seconde guerre mondiale.

Enfin en 1924, Maublanc publie un livret Cent haïkaïs au Mouton Blanc. L’accueil de la critique est chaleureux et unanime, à l’exemple de Jean-Richard Bloch qui écrit dans une lettre du 26 mars 1924 : « Vous vous êtes rendu entièrement maître de cette forme si précieuse dont l’acquisition enrichit, à mon avis, le patrimoine littéraire français d’un art inestimable, technique complètement neuve de la notation. »

Grincement de roues.
Un tas de foin grossit
Jusqu’à cacher la lune.

Rangées par ordre de grosseur,
Une collection de fesses
Cueillent les haricots.

Même s’il écrit des haïkus jusqu’à sa mort, René Maublanc, comme Paul-Louis Couchoud avant lui, délaisse le haïku. Il a fort à faire par ailleurs. Politiquement engagé aux côtés du Parti Communiste Français, comme beaucoup d’intellectuels de cette génération, il défend la liberté des peuples et lutte contre l’impérialisme et le fascisme.

Du sixième étage
L’ombre énorme d’un agent
Dans l’avenue vide.

27 septembre 1926

Grâce aux actions menées par Maublanc, conjuguées aux articles parus dans d’importantes publications (Jules Romains pour L’Humanité en 1920, Jean-Richard Bloch pour la revue Europe en juillet 1924, etc.), les années 20 sont été exceptionnellement riches et variées.

Elles se concluent par la parution des recueils des frères Druart en 1929. L’épingleur de haïkaï pour René, l’aîné (1888-1961) : essentiellement des souvenirs de voyages, des paysages dévastés d’après-guerre et des tercets sur les relations humaines.

Frisante lumière du matin.
J’abaisse mon chapeau
A fleur de mes yeux.

Baiser sur ton oeil.
L’oiseau pris au nid
Hérisse ses plumes.

Et Pincements de cordes pour Henri (1902-1979), qui a rassemblé ses haïkaïs par série de 24, au contraire de son frère les ayant classés par 12 ou 36. Les thèmes évoqués par Henri Druart ne sont pas sans rappeler ceux choisis par René Maublanc pour son anthologie de 1923.

Dans le couloir bondé,
le voyageur qui passe
pour la sixième fois.

Au milieu des fleurs en liesse,
le noyer rébarbatif
perpétue le gerçant hiver.

L'obsolescence

À l’aube des années 30, la poésie détourne les yeux du réalisme et du naturalisme, Tristan Tzara et André Breton ayant cherché à la séduire avec, successivement, le dadaisme et le surréalisme. Le haïku ne trouve plus sa place au milieu de toute cette agitation. S’il est parti sur de bonnes bases, à défaut de les qualifier de solides, faute d’avoir été clairement identifié il a sombré dans l’océan des brefs littéraires.

La confusion est devenue telle que les Haïkaï d’Occident, de Maurice Heim ou d’André Suarès, pour ne citer que deux exemples, sont en réalité des quatrains ou de longs poèmes, très éloignés du haïku.

J’écoute,
Avec un doute,
L’eau qui du toit
Dégoutte
Toute…
Pourquoi,
Méchante,
N’est-ce pas toi
Qui chantes ?

Maurice Heim (Nouveaux haïkaï d’occident, 1926)

Cela illustre à quel point les haïjins se sont dispersés. Difficile d’expliquer aujourd’hui pourquoi haïku, tanka et tercet se sont ainsi mêlés. Différentes hypothèses, qui interagissent sans doute, peuvent être avancées : beaucoup de poètes amateurs ont été attiré par l’apparente simplicité sans se soucier d’apprentissage ; l’esprit raisonné du Français, bercé par le jugement de Descartes, cherche naturellement à exprimer ses idées, comme l’a souligné Maurice Coyaud « nous autres Occidentaux [nous sommes] si anxieux d’exploiter le champ complet du discours et des discours, toujours prêts à expliciter nos paroles par d’autres paroles, à arpenter la moindre parcelle de signification, à accaparer systématiquement le terrain. » ; brièveté et spontanéité sont communs au haïku et à nos fragments littéraires (Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre, le livre du haïku – Édition Phébus Libretto, 1978).

Julien Vocance a été le seul à proposer, pendant plus de vingt ans, des haïkus aux revues poétiques. Il les a rassemblés en 1937 dans Le livre des haï-kaï. Ses célèbres visions de guerre et art poétique sont complétés de paysages parisiens, de souvenirs de vacances ou de cirque, de notes inspirées de peintures,…

Fidèle à la méthode développée pour son reportage de guerre, il prend « parfois la
liberté de jumeler ces petits poèmes, et de les grouper pour l’expression d’une même idée », et agrandit ainsi le cadre du haïkaï en créant des rensaku, des suites de haïkus, plus ou moins longs.

Pendant ce temps, les orientalistes ont commencé leur rôle de passeurs. Après les études de la littérature japonaise par Aston, traduites en français en 1902, et par Revon, en 1910, Kikou Yamata a publié en 1924, aux éditions Le Divan, Sur des lèvres japonaises, une anthologie qui mêle contes, poèmes classiques du Kojiki au Kokinshû à des haïkus contemporains et des outas féminines récentes. La disposition des poèmes dans cette œuvre majeure pose question.

Le cri de la première oie sauvage qui passe,
Et c’est l’automne désolé qui retentit au cœur de l’homme.

Tanka de Ki no Tsurayuki

Sachant que bientôt il lui faudra voir le paysage de sa mort,
Le chant d’une cigale.

Haïku de Bashô

Les choix de Kikou Yamata et, avant elle, ceux de Nico Horigoutchi ont-ils pu contribuer au mélange des genres apparu chez les apprentis français ? Kuni Matsuo et Emile Steinilber-Oberlin ont présenté Les haïkaïs de Kikakou en 1927, puis en 1936 Les haïkaïs de Bashô et de ses disciples.Couchoud a préféré Buson et Kumi Matsuo, Kikakou.

Il n’est pas surprenant de constater que Bashô a été délaissé avant les années 30, car une certaine connaissance de la culture et de la littérature japonaises est souvent nécessaire pour en apprécier toute la profondeur. Puis, suivant le chemin tracé par leurs prédécesseurs, ils ont consacré un important volume à la poésie japonaise contemporaine.

Leur Anthologie des poètes japonais contemporains, parue en 1939 au Mercure de France, comporte essentiellement des shintai-shi et des tankas et haïkus sur une cinquantaine de pages. Comme Kikou Yamata ils n’ont pas été attentifs à l’agencement des poèmes et, en l’absence de définitions éclairées, les lecteurs n’ont probablement pas su différencier clairement les caractéristiques de chacun.

En écoutant le bruit du vent
qui traversait doucement les branches,
j’ai bu du lait froid.

Tanka de Kun-en Kaneko

Tous les feux éteints sous la cendre.
Tous les souvenirs sont alors
des poésies.

Haïku de Kijo Murakami

Entre temps, Georges Bonneau commence son long parcours avec une étude en 1933 sur les Rythmes japonais, des traductions de dodoitsu, tankas, haïkus et formes libres. C’est le premier tome d’un ensemble de dix volumes (dont le huitième est resté inédit) regroupé sous le générique « Yoshino, collection japonaise pour la présentation des textes poétiques ».

De 1933 à 1935, il aborde successivement L’expression poétique dans le folklore japonais (3 tomes), le Kokinshû (3 tomes) et Le lyrisme du temps présent. En complément, Bonneau s’intéresse également à des sujets variés comme La forêt des symboles de l’idéographie japonaise ou La sensibilité japonaise.

Parallèlement, les échanges franco-japonais se développent grâce à Kuni Matsuo, rédacteur en chef de deux revues à l’origine d’intéressants articles sur le haïku français : dès 1926 La Revue franco-nipponne, créée en association avec René Maublanc, et à partir de 1934 la revue de liaison culturelle France-Japon.

Ainsi ses compatriotes poètes ont rencontré les intellectuels français attirés par la poésie japonaise. Arrivé à Paris en 1923, Hisayoshi Nagashima (1896-1973) participe dès la première heure à La Revue franco-nipponne. Toujours prompt à favoriser les échanges culturels autour de la poésie, il offre ses services de traducteur.

Avant tout kajin, auteur de tanka, il développe après guerre un cénacle de tanka francophone, l’Ecole Internationale du Tanka. Celle-ci organise, de 1948 à 1973, des cycles de conférences à Paris, et publie, d’octobre 1953 à juillet 1972, la Revue du Tanka International (Voir note 1).

Le tanka essaime en France à l’heure où le haïku est tombé en désuétude. Aussi est-il rare de trouver, au stade des recherches actuelles, des auteurs qui ont pratiqué les deux genres avec la même ferveur. Avant lui, Nico Daigaku Horigoutchi (1892-1981), dont la père a contacté Couchoud dès 1917, a publié des tankas en 1921.

D’abord dans la Revue Mercure de France du mois de juin, puis au éditions Fauconnier. Ses 212 tankas, qui respectent dans leur forme originale la structure de 31 syllabes, se présentent, une fois traduits par l’auteur, sous l’apparence de tercets, d’aphorismes, de quatrains et de haïkus, parfois.

Sur un ciel bleu d’automne
le peuplier projette
un jet d’or

Certains amateurs ont dû être désorientés par ce melting-pot, tandis que d’autres, à l’exemple de Jean-Richard Bloch, ont réussi à dissocier les genres.

Le point d’orgue de tous ces échanges est la rencontre à Paris, en mai 1936, du Maître Kyoshi Takahama (1874-1959) avec un groupe de haïjins français. Deux divergences majeures entre haïku japonais et français se révélent alors : kigo et humanisme. Pour Kyoshi, comme le souligne Kuni Matsuo dans le Courrier des poètes de mars 1937, « sans le kidai [thème de saison], le Haïkou n’a plus son caractère. »

Ce qui n’était pas de l’avis de Vocance qui explique à Kyoshi, dans une lettre du 3 février 1938, les fondements de son œuvre : « Vous nous aviez enseigné lors de votre passage à Paris ce qui fait le fond de votre haïkaï, c’est-à-dire le sentiment profond de la nature et l’expression nuancée de ce qui caractérise les différentes saisons. […]

Je n’ai pas cherché à faire un pastiche de votre poème japonais, mais à m’en inspirer dans la mesure où il peut enrichir notre poésie, en m’en appropriant les éléments essentiels qui consistent à mon avis dans la brièveté du poème, dans la concentration de la pensée que cette brièveté suppose et impose, et enfin dans ce rythme ternaire, si neuf, si dramatique, si vivant. »

Si Vocance et les haïjins français ont attaché si peu d’importance au kigo, c’est parce que Couchoud ne l’avait pas mis en évidence dans son étude. Ce n’est donc qu’en 1936 qu’ils découvrent son existence, suite à leur entretien avec Kyoshi mais également grâce à Gilberte Hla-Dorge qui, dans son excellente thèse consacrée à la poétesse Chiyoni, montre l’importance de la référence à la saison. Il est un peu tard ! Humanistes philosophes, nos haïjins ont évoqué l’homme plus souvent que la nature.

Ce point d’achoppement a particulièrement déçu Kyoshi Takahama qui a écrit, en janvier 1949, dans une lettre adressée à Julien Vocance :

« Après la guerre a surgi un mouvement d’opposition qui anime l’atmosphère. C’est fort intéressant. On peut qualifier ce mouvement contraire d’école qui ressemble à la vôtre en France. L’humanisme, tendance artificielle, perce dans ce haïkaï. De mon côté, naturellement, je tiens toujours au principe des quatre saisons et je chante la vie à travers elle. Cette base des quatre saisons demeure le fondement inébranlable du haïku, j’en suis convaincu. »

Malgré tous les efforts des orientalistes et les intéressantes rencontres entre les fondateurs du mouvement et le Maître Kyoshi Takahama, rien n’a arrêté la chute du haïku français. Il ne renaîtra de ses cendres, tel un phénix, qu’après la guerre d’Algérie.

Partie 2 : 1946-2014

par Jean Antonini (juin-juillet 2014)

L’intérêt pour le haïku en France après 1946

Avant 1940, on peut compter une moyenne de 1 publication tous les deux ans dans le genre (cf. liste des publications de haïku et tanka, de 1871 à 2013, sur le site de l’AFH). Entre 1940 et 1977, peu de publications ayant trait au haïku en France. La guerre de 1940-45 a presque stoppé l’intérêt pour le poème japonais pendant 37 ans.

L’année 1978 voit paraître deux anthologies de poèmes japonais qui marqueront la reprise du développement du haïku en France :

Fourmis sans ombre, Maurice Coyaud, éd. Phébus
Haïkus, Roger Munier, éd. Fayard

À partir de cette date, l’intérêt des poètes et des traducteurs français pour le genre va aller croissant. De 1980 à 1990, on compte 2 publications annuelles en moyenne ; de 1990 à 2000, 5 publications annuelles ; après 2000, une quinzaine de publications annuelles, en moyenne. L’année 2000 marque le début d’un véritable tsunami du haïku en France.

Traductions du japonais au français

La traduction de poèmes du japonais est la première activité nécessaire pour faire connaître le haïku dans un pays et dans une langue. Avant 1940, on compte une dizaine de traductions dans le domaine du haïku, notamment des traducteurs Georges Bonneau et Georges Renondeau. Entre 1978 et 2000, près de 30 traductions sont publiées dans le domaine du haïku.

Entre 2000 et 2010, ce sont 25 traductions du japonais qui sont publiées. Le nombre de traductions dans le genre a beaucoup augmenté à partir des années 1980, et particulièrement depuis 2000. Une bonne dizaine de traducteurs et éditeurs ont publié des traductions de haïkus japonais ou de textes concernant le genre à la fin du 20e siècle.

1. Maurice Coyaud, directeur au CNRS, spécialiste des civilisations orientales : son anthologie promenade (éditée par Phébus en 1978) a non seulement fait connaître des haïkus japonais, mais a aussi éclairé l’esprit du haïku pour le public français.

2. René Sieffert, enseignant en japonais, président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) : il a traduit l’essentiel des publications de Bashô et de son école aux Presses orientalistes de France (POF), notamment « Le haïkaï selon Bashô » (1983), une traduction des trois livres de discussions autour de l’écriture du haïkaï et du renga, dans l’école de Bashô. Ce livre pose les bases du haïku tel qu’il s’est transmis au Japon.

3. Cheng Wing Fun et H. Collet, avec les éditions Moundarren qu’ils ont fondées, ont publié des poèmes des principaux poètes de haïku japonais : après le poète de la simplicité Saigyo, on trouve Bashô, Chiyo-ni, Buson, Issa, Ryokan, Shiki, Santoka, Hosaï (de 1990 à 2014).

4. Jean Choley, enseignant de japonais à l’INALCO, fait connaître aux éditions Picquier des formes poétiques proches du haïku dédiées à des thèmes particuliers : le senryû (satire sociale), le haïku érotique (1981 et 1996).

5. Alain Kervern, enseignant en japonais à l’université de Bretagne, traduit le Grand almanach des saisons (saïjiki) aux éditions Folle avoine (1988-1994), et des textes pédagogiques concernant l’usage du haïku à l’école aux éditions La Part commune (2004).

6. Corine Atlan et Zéno Bianu ont réalisé deux anthologies du poème court japonais, ancien et contemporain, aux éditions Gallimard (2002 et 2007). Dans la seconde, on peut lire les premiers haïkus japonais contemporains traduits en français.

7. La traductrice Joan Titus-Carmel fait connaître des poèmes de Ryokan, Buson, Issa et Shiki aux éditions Verdier.

8. Les éditions Arfuyen ont publié des traductions de Buson, Issa et Takuboku.

9. Dominique Chipot et Makoto Kemmoku publient une anthologie de haïkus écrits par des poètes japonaises (dont bon nombre sont contemporaines) aux éditions La Table ronde (2008), des poèmes tirés de la revue Ashibi aux éditions Points (2011, à nouveau, des haïkus japonais contemporains) et l’intégrale des haïkaï et hokku de Bashô aux éditions La Table ronde (2012).

10. Les éditions Cécile Defaut font paraître la traduction du « Journal d’une année », de Issa (2006).

La plupart de ces traductions sont des poèmes d’auteurs japonais anciens. Les premiers poèmes japonais contemporains en français apparaissent dans la seconde anthologie de Corine Atlan et Zéno Bianu, et dans les anthologies présentées par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku. Les deux premières publications dédiées à des poètes japonais contemporains ont lieu en 2013 et en 2014 :

Madoka Mayuzumi, traduction de Corine Atlan aux éditions Picquier ;
Ban’ya Natsuishi, traduction de Jean Antonini et Keiko Tajima, aux éditions L’Harmattan.

La connaissance du haïku japonais en France est devenue tout à fait convenable. Ce sont les essais critiques qui manquent le plus. Hormis, Le haïkaï selon Bashô, traduit par René Sieffert, les études de Thierry Cazals (L’arc-en-ciel sur la balançoire, AFH, 2008 et Les herbes m’appellent, L’iroli, 2012) sur l’œuvre de deux poètes japonais contemporains : Niji Fuyuno et Ryu Yotsuya, celles de Philippe Forest (Haïkus, etc., éditions Cécile Defaut, 2008) et d’Alain Kervern (Pourquoi les non japonais écrivent-ils des haïkus, La Part commune, 2010), les textes critiques sur le haïku sont rares en France, particulièrement les textes critiques japonais.

Il serait notamment intéressant de traduire les essais critiques de Masaoka Shiki (1867-1902), poète japonais à l’origine du renouveau du haïku (terme qu’il a créé) au 20e siècle.

Le haïku en France à partir de 1980

On peut faire une distinction entre les vingt dernières années du 20e siècle au cours
desquelles apparaissent des auteurs isolés, entretenant parfois des échanges épistolaires et des discussions autour du genre, et la période qui suit l’année 2000 où se crée une association de poètes de haïku, puis deux, puis trois, puis des groupes pratiquant le kukaï, et où se démultiplient les échanges par l’usage d’Internet.

1. Dans les années 80, des haïkus écrits en français réapparaissent. L’héritage d’écriture du début du 20e siècle est alors ignoré, la plupart des poèmes ayant été publiés de façon confidentielle (Au fil de l’eau, 1905), chez de petits éditeurs. Les influences viennent donc principalement des traductions du japonais disponibles (Maurice Coyaud) et pour certains poètes, des haïkus en américain, en anglais, ou traduits de ces langues (Jack Kerouac, USA ; Kenneth White, R.H. Blyth, GB ; Roger Munier, Fr)

1.1. Les années 80

Quelques jeunes poètes s’investissent dans le genre.

– 1980 : Patrick Blanche ( 1950- ) fait connaître ses premiers haïkus (89 poèmes) dans la revue « Pour l’analyse du folklore », cahier n°6, dirigée par Maurice Coyaud. Il publiera par la suite (1992, 1994, 1997) ses poèmes sous l’appellation éditoriale « La voix/e du crapaud » dans des livres sobres et élégants, écrits à la main (il est aussi peintre). Cette appellation éditoriale est apparue initialement pour la publication d’un groupe de poètes de la Drôme (P. Blanche, J-M. Demabre, B. Hulin) : Un caillou dans l’herbe, 1991.

– 1981 : Robert Davezies (1923-2007), prêtre impliqué dans la lutte contre la guerre d’Algérie, a publié deux volumes de poèmes contenant des haïkus en 1981 (éditions Maspéro) et 1993 (éditions l’Age d’homme) ; il est plus connu pour ses prises de position sociales et politiques que pour ses haïkus.

– 1982 : puis 1986, 1987 et 1994, Jean Antonini (1946- ), enseignant en physique, publie quatre recueils de haïkus aux éditions Aube (Lyon), Le Pavé (Caen), Eliane Vernay (Genève) et La Bartavelle (Charlieu) ; son premier recueil, Riens des villes et des champs, est préfacé par Maurice Coyaud. De 1983 à 1985 se crée autour de J. Antonini un groupe de recherche sur le poème court. Les « copoètes » : P . Courtaud, P.K. Dien, A. Malherbe, M. Merlen, A. Prous et Ch. Robillard notent leurs échanges et réflexions dans des cahiers propres au groupe, inédits.

– 1987 : Pierre Courtaud (1951–2011), dans une œuvre poétique influencée par la combinatoire, les œuvres de Raymond Roussel et de Gertrude Stein, publie deux recueils de « haïkaï », en 1987 et 2001, aux éditions la Main courante, sans doute les plus modernes dans le genre, en France.

– 1988 : Georges Friedenkraft (1945- ), chercheur biologiste au CNRS, publie deux recueils de haïku aux éditions du Chardon blanc (1988), puis aux éditions Peccadille (1997, 1999).

– À côté de son travail de traducteur du japonais, Alain Kervern (1945 – ) fait connaître ses poèmes dans les rencontres internationales organisées en Europe (Constantza, Londres) ; il publie un recueil de poèmes (non présentés comme haïkus) en 1992, Les portes du monde, aux éditions Folle avoine.

1.2 Les années 90

Les poètes impliqués dans l’écriture du haïku se multiplient.

– 1990 : Daniel Richard (1929- ) publie un recueil de haïku aux éditions La pensée universelle.

– 1996 : Jean-Hugues Malineau (1945- ) fait paraître des haïkus pour les enfants aux éditions l’École des loisirs. La même année, Philippe Caquant (1955- ), Jacques Ferlay (1929- ) publient des recueils de haïku, autoédité pour le premier, aux éditions L’Amourier, le second.

– 1997 : Thierry Cazals (1962- ), animateur d’atelier d’écriture, notamment de haïku, publie Le rire des lucioles, aux éditions Opale. La même année, de Jean-Claude Touzeil paraît Haïkus double, à l’épi de seigle.

– 1998 : Jean-Pierre Poupas (1939–2019) fait paraître des « haïkus monostiques » (humour et jeux de mots) aux éditions Traces.

– 1999 : cette année-là voit deux poètes de haïku, Yves Gerbal et Daniel Py, publier leurs poèmes, l’un aux éditions Autre temps, l’autre aux éditions Clapas.

1.3 Les anthologies

– 1998 : La première anthologie qui fera plus largement connaître certains poètes précédents et d’autres qui n’ont pas encore publié vient du Canada francophone : Haïku sans frontières, anthologie mondiale de haïku, est réalisée par André Duhaime et publiée aux éditions David.

Les préfaces du livre sont signées Alain Kervern et Ryu Yotsuya. Le livre fera connaître, en français et en langue d’origine, les haïkus de 181 poètes de 23 pays. Pour la France, on pourra y lire des poètes cités précédemment, et Rozenn Milin (breton), Sam Yada Cannarozzi, Michel François Lavaur.

– 2001 : cette remarquable anthologie internationale sera suivie en 2001, toujours aux éditions David, d’une anthologie du haïku en français, Chevaucher la lune, dirigée par le même André Duhaime. Elle présente quelque 600 haïkus d’une centaine de poètes francophones. Dans la précédente anthologie, on compte 11 poètes français, dans celle-ci, 70 ! En 3 ans, le nombre de haïkistes représentés en France a été multiplié par 6 !

– 2003 : paraît aux éditions Aléas (Lyon) une Anthologie du haïku en France, dirigée par Jean Antonini. Elle présente 80 poètes français et 800 haïkus en français, anglais, breton et occitan.

– 2006 : la première anthologie de l’Union européenne, D’un ciel à l’autre, est publiée par
l’Association française de haïku sur des thèmes imposés, en partenariat avec Meguro Haiku
International Circle. Elle présente 66 auteurs de 16 pays de l’Union européenne, dont seulement 20 auteur.es de France.

– 2010 : Seulement l’écho, une anthologie réalisée par Dominique Chipot, aux éditions La Part commune, s’est fixée pour objectif de comparer les haïkus compilés dans l’anthologie de 1923 réalisée par René Maublanc et les haïkus écrits en 2010. Les deux anthologies sont organisées autour des mêmes 24 thèmes ; certains de ces thèmes, « Tercets philosophiques » par exemple, indiquent une méconnaissance de l’esprit du haïku en 1923 ; d’autres, « tankas », introduisent un genre japonais différent du haïku, dans une anthologie de haïku. Cela permet néanmoins à l’auteur de mettre en évidence des différences d’intérêt, surtout social.

1.4 Publication du haïku en France

Tous les haïkus écrits en français sont édités par de petites, voire très petites maisons d’édition, et ont du mal à s’inscrire dans l’Histoire littéraire du pays. C’est le cas des poèmes écrits avant 1940, souvent encore peu connus, autant que des travaux contemporains.

Les maisons d’édition françaises importantes semblent vouloir tenir le genre haïku pour un genre exclusivement japonais, ou quasiment. Il semble que, soucieuses de soutenir l’existence de la littérature française, elles mènent une politique centrée sur la nation, accessoirement sur la langue.

Ceci explique sans doute que les nombreux poètes qui écrivent des haïkus ne soient pas visibles dans le paysage littéraire en France. On parle de « mode », de « copie exotique d’une genre étranger », on ne prend pas du tout en compte le fait que le genre haïku occupe le terrain littéraire français depuis plus de 100 ans !

Pourtant, le poète Yves Bonnefoy indiquait dans une allocution faite au Japon à propos du haïku : « … Je n’hésiterai pas à dire que les meilleurs des poètes français depuis les années 50 ont réfléchi à cette forme de poésie [le haïku].

Il ne s’est pas agi de ce qu’on pourrait appeler une mode du haïku, mais de la prise de conscience d’une référence nécessaire et fondamentale, qui ne peut que rester au centre de la pensée poétique occidentale. » Et il est vrai que l’intérêt pour le haïku rejoint celui pour la brièveté, le fragment, l’ellipse, le banal, l’environnement, dans la poésie contemporaine.

Malgré tout, les lecteurs pourront lire des haïkus ou des poèmes proches du genre écrits en français chez des éditeurs importants comme Gallimard, Grasset, Seuil, etc., car des auteurs publiés par ces maisons se sont aussi intéressés au genre haïku, au point parfois d’en écrire eux-mêmes et d’en faire recueil.

– En 1920 déjà, Paul Eluard avait recueilli onze « haï-kaïs » sous le titre « Pour vivre ici », publiés dans son œuvre complète, dans la collection La Pleïade, Gallimard.

À moitié petite
La petite
Montée sur un banc

Le cœur à ce qu’elle chante
Elle fait fondre la neige
La nourrice des oiseaux

– Paul Claudel rencontre le genre alors qu’il est ambassadeur au Japon. Il publiera Cent phrases pour éventail aux éditions Gallimard, des poèmes inspirés du haïku, en 1942. Ce livre met en oeuvre une autre stratégie éditoriale : ne pas utiliser le mot « haïku » pour éviter de faire passer les poèmes pour des influences d’un genre étranger.

Chut
Si nous faisons du bruit
le temps va recommencer

L’encens
comme ce vers que j’écris
moitié cendre et moitié fumée

– Louis Calaferte, romancier chez Gallimard, écrit Haïkaï du jardin, publiés en 1991.

Quelque part
dans le silence
tombe une pomme

– Philippe Jacottet, poète chez Gallimard, publie en 1996 des transcriptions de haïku réalisées à partir des textes en anglais de R.H. Blyth, qui font preuve de son vif intérêt pour le genre et d’une moindre rigueur de traduction, aux éditions Fata morgana.

C’est l’occasion, ici, de souligner que le genre haïku est un genre exigeant, qui accapare souvent une grande part du travail d’un poète qui s’y intéresse. Comme, d’autre part, la forme fixe du haïku tend à rassembler les poètes, il se forme un « cercle du haïku » qui constitue dans le paysage éditorial une sorte de « terra ignorata ».

2. Dans les années 2000

Tant les traductions du japonais que la publication de haïkus écrits en français montrent une croissance notable à partir de 2000. Deux éléments nouveaux contribuent à cette croissance : l’utilisation des échanges numériques et la création d’associations de poètes de haïku.

2.1 Associations

– 2003 : l’Association française de haïku (AFH) est créée par deux poètes : Dominique Chipot et Daniel Py. Elle s’ouvre à l’espace francophone avec une participation importante de poètes canadiens. Elle se donne pour objectif de promouvoir le haïku sous plusieurs formes :

a – Une revue papier de parution trimestrielle, GONG, qui verra au cours des années ses abonnés atteindre le nombre de 250, avec un volume qui passera rapidement de 30 à 60, puis à 80 pages. Les rédacteurs en chef seront successivement Dominique Chipot (n°1, octobre 2003 à n°13, octobre 2006) et Jean Antonini (depuis le n°14, janvier 2007).

Le comité de rédaction est composé de : isabel Asunsolo, Sandrine Barat, Danyel BOrner, Philippe Bréham, Delphine Eissen, Eléonore Nickolay et Klaus-Dieter Wirth. La revue publie un dossier sur une question qui concerne le haïku (couleurs, formes courtes, pratiques collectives, …), un poète d’un pays étranger, des notes de lecture du Canada et de France, une sélection de poèmes des lecteurs, des questions d’atelier d’écriture, de modernité du haïku, de caractéristiques d’écriture, des annonces, un courrier des lecteurs.

b – Une édition de recueils accompagnant la revue : collection « Le haïku en français » (35 pages) d’octobre 2003 à avril 2011 ; collection « Solstice » (60 pages) semestrielle ensuite.

c – Une édition annuelle, de 2005 (Éclair soudain, ouvrage collectif, 120 pages) à 2008 (Regards de femme, coédité avec les éditions Adage, Montréal, 160 pages), puis bisannuelle : HAÏGAS, Ion Codrescu, 2012, Jours d’école, 2014, Zestes d’orange, 2016 et Un haïku pour le climat, 2018.

d – Un concours annuel de haïku ouvert à tous les poètes de haïkus francophones. Les poèmes sélectionnés chaque année sont publiés dans un Hors série de la revue GONG.

e – Un site Internet a été créé en 2004 par et sous la direction de Serge Tomé, avec l’adresse www.afhaiku.org. Le site a été remanié en 2011 par Patrick Simon, avec l’adresse www.association-francophone-de-haiku.com. Ce site est sous la direction de Kent Neal depuis 2017.

f – Il existe aussi un forum d’échange créé dès 2004 sous le titre Gong_haiku. Il est actuellement sous la responsabilité de Jean Antonini. Il permet d’échanger des informations en temps casi réel, des poèmes et des réflexions sur le genre.

g – L’association organise chaque année depuis 2004 un festival bisannuel, sur trois ou quatre journées. Il a eu lieu à Nancy en 2004, à Paris en 2006, à Montréal en 2008, à Lyon en 2010, à Martigues en 2012 et bientôt à Vannes, 2014. Ces journées permettent de se rencontrer, de participer à des ateliers, des kukaï, de montrer des expositions, de tenir une assemblée générale de l’association et décerner les prix du concours AFH annuel.

L’Association française de haïku (présidents successifs : Dominique Chipot, de 2003 à 2006 ; Jean Antonini, de 2007 à 2010) est devenue l’Association francophone de haïku (2011) sous la présidence de Martine Gonfalone-Modigliani (2011- ).

– 2007 : Association pour la promotion du haïku (APH) est créée par Dominique Chipot. Elle a pour but de promouvoir le haïku par tous les moyens (manifestations culturelles, expositions, ateliers d’écriture, édition…) et favoriser les échanges franco-japonais autour du haïku. L’association communique au moyen de deux supports mensuels :

a – Ploc ¡ La lettre du haïku permet d’informer ses abonnés aussi rapidement que possible de l’actualité du haïku en français. C’est une revue numérique diffusée à 1250 adresses de courriel. À côté des informations sur événements, concours, etc., elle a publié jusqu’à 2014 des poèmes en japonais et français tirés de la revue japonaise Ashibi (traduits par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot) et des notes de lecture sur les revues et les livres de haïku. Dirigée par Dominique Chipot de 2007 à 2013, cette revue est actuellement sous la responsabilité d’une équipe éditoriale composée de Jean-Louis Chartrain, Danièle Duteil, Marie-Noëlle Hopital, Roland Halbert, Lydia Padellec et occasionnellement Josette Pellet.

b – Ploc ¡ La revue du haïku est publiée numériquement, et sur papier à la demande, dix fois par an. Le premier numéro date de décembre 2008. La revue est réalisée alternativement par Olivier Walter, Sam Cannarozzi, Christian Faure, Damien Gabriels. Francis Tugayé y a contribué jusqu’en octobre 2011 et a initié la réalisation d’un almanach de mots de saison (saïjiki). Elle publie des poèmes de ses lecteurs, des haïbuns, des photo-haïkus et des articles sur le haïku et les formes d’écriture proches.

c – L’APH organise depuis 2009 un concours bisannuel qui a pour objectif d’éditer un recueil de haïku en français. En 2009, un double recueil, de Gilles Brulet, et Philippe Quinta, Un instant face à face, obtient le prix. En 2011, ce sont Huguette Ducharme et Monika Thoma-Petit qui remportent le prix avec Quelques grains de riz ; et en 2013, Danièle Duteil, pour Écouter les heures.

– 2007 : À la suite de l’intervention d’un poète français vivant au Japon et écrivant en japonais, Seegan Mabesoone, invité au festival AFH, Paris, 2006, un premier kukaï est créé à Paris par Daniel Py et Christophe Marand et se réunit le 7 février au bistrot d’Eustache. Il réunit jusqu’à aujourd’hui des poètes de la région parisienne et parfois, des invités exceptionnels, pour faire un kukaï à la japonaise.

Les compte rendus des kukaï sont lisibles sur le blog : Kukaï de Paris. Des textes sélectionnés des participants ont fait l’objet d’une publication en 2010, aux éditions unicité. Le groupe Haïku de Nancy est créé la même année et se réunit régulièrement jusqu’à aujourd’hui.

– 2008 : Le Kukaï de Lyon est créé par Jean Antonini. D’abord réuni à l’adresse des éditions Aléas, au bord du Rhône, il poursuit ses séances actuelles dans les locaux du CEDRATS, montée Saint Sébastien, Lyon 1er. Il est animé depuis quelques années par Jean Antonini, Danyel Borner, Patrick Chomier et Hélène Massip. À côté des kukaï, les séances fonctionnent comme un atelier d’écriture abordant différentes formes d’écriture proches du haïku. Le groupe prépare une publication de ses activités.

– 2009 : Création de l’Association Haïkouest par Alain Legoin. Elle sera présidée jusqu’en 2011 par Roland Halbert, ensuite par Jean Le Goff. Comme son titre l’indique, elle limite son champ d’action pour le haïku à la région Bretagne et au quart Nord-ouest de la France. Elle publie des haïkus, des articles, des notes de lecture sur son site ou sur le blog de Haïkouest, organise des événements (lectures, expositions, ateliers d’écriture), vend des livres de haïku. L’association a créé les éditions des petits riens et publie des auteurs de haïku du Grand Ouest.

– À la suite des kukaï Paris et Lyon se crée le kukai du Grand Sud-ouest, par Danièle Duteil. Il a la particularité de se réunir à chaque séance dans un endroit différent. D’autres kukaï se créeront par la suite : à Poitiers, avec Bikko, à Marseille avec Martine Gonfalone, et un autre kukaï marseillais avec Marie Starr.

Le rituel du kukaï, établi par les poètes japonais, a un certain succès auprès des poètes de haïku français. Il permet de se retrouver dans le réel et de partager la passion pour le genre.

– 2011 : Association francophone des auteurs de haïbun (AFAH) est créée par Danièle Duteil. Elle se donne pour objectif de promouvoir le genre haïbun (prose+haïku) en particulier sur son site : www.letroitchemin.wifeo.com et à travers la revue numérique trimestrielle L’écho de l’étroit chemin, qui publie des articles, des haïbuns, des notes de lecture et des informations.

2.2 Développement du numérique

Depuis 2000 environ, les activités autour du haïku français et francophone se sont développées principalement dans l’espace numérique. Plusieurs sites ont été créés, soit à l’initiative d’une association, soit à l’initiative d’un auteur. Des revues numériques ont fait leur apparition.

Des forums ou des pages facebook fonctionnent comme lieu d’échange. Et des dizaines de blogs se sont créés, constituant un espace numérique pour les échanges autour du haïku. Il ne faut pas non plus négliger les relations établies entre les poètes par messagerie numérique, qui permettent en particulier d’écrire des poèmes à plusieurs voix ou des poèmes liés.

a – Les sites en français
– 1999 : Haïku sans frontières est créé par le canadien québécois André Duhaime à l’adresse : pages.videotron.com

Le site temps libres-Free Times est créé par serge Tomé, belge francophone, à l’adresse :
www.tempslibres.org. Le site est bilingue français, anglais. Curieusement, il est beaucoup plus ouvert sur le haïku américain que sur le haïku francophone : pour 378 auteurs cités, on compte 75 francophones et 162 auteurs, rien que pour les USA.

– 2002 : Dominique Chipot crée un site francophone de photo-haïku qui propose d’associer des poèmes à des photos, ou vice versa. Il a été arrêté après 9 années de service.
Le même Dominique Chipot crée le site Le temps d’un instant, dédié au haïku et à son travail personnel. Adresse actuelle : www.dominiquechipot.fr

– 2004 : Le site de l’AFH est créé par serge Tomé
Adresse actuelle : www.association-francophone-de-haiku.com

– 2007 : Le site de l’APH est créé par Dominique Chipot.
Adresse actuelle : www.100pour100haiku.fr

b – Les revues numériques
Nous avons évoqué, dans la partie concernant les associations, les principales revues numériques diffusées actuellement. Sur le site « Temps libres », une revue sous le titre « 575-revue de haiku » a paru de 2008 à 2010, trimestriellement.

c – Forums : En dehors de Gong_haiku, il existe un forum d’échange sur groupes-yahoo : haiku-fr, fondé en 2001 par serge Tomé.

d – Plusieurs dizaines de blogs et de pages Facebook (Francis Tugayé et Vincent Hoarau, notamment, animent des forum) existent sur le Net. La plupart publient des textes personnels, des journaux, des photos et diffusent assez peu d’information d’ordre général. Un concours « tweet haïku » est organisé depuis 2012 tous les deux ans.

La qualité des haïkus en France

Il a fallu plusieurs décennies de pratique et de lecture de traductions aux poètes français pour parvenir à cerner, non seulement les caractéristiques formelles du haïku qui sont relativement simples, mais surtout l’esprit du haïku, imprégné de la culture japonaise, du bouddhisme, du shintoïsme.

Soulignons, à ce propos, l’intelligence laïque des différents traducteurs du japonais au français. Elle a évité en grande partie aux poètes français la dérive spiritualiste ou zèniste qui s’est développée dans les pays anglophones (voir Blyth, Amann, Hackett). En français, beaucoup évoquent le haïku comme un « art de vivre », mais il n’existe à peu près pas de mystique du « haiku moment ».

Le haïku français est d’abord un poème, un objet d’écriture, qui peut éventuellement se retravailler, ce qui semble assez conforme à la tradition japonaise. D’autre part, il faut prendre en compte dans la compréhension du haïku la connaissance du bouddhisme et de la culture japonaise. Dans ce domaine, plusieurs textes d’auteurs japonais et américains ont été traduits en français dans les trente dernières années du 20e siècle et ont permis aux poète français amateurs de haïku de mieux saisir l’esprit du genre.

La qualité du haïku en France a donc suivi, grosso modo, le développement des traductions de haïku japonais. Le nombre de textes japonais traduits entre 1980 et 2000 augmentant significativement, cette qualité s’est beaucoup accrue : précision du langage, suggestion, mot de saison plus subtil, thèmes originaux.

Signalons que trois poètes français ont été distingués par le jury du concours du journal japonais Mainichi :
en 2005, Jean Louis d’Abrigeon a obtenu le premier prix avec ce poème :

à contre-courant
les chatons des saules escaladent
le vent de la rivière

en 2007, c’est Philippe Bréham qui obtenait la même distinction :

Silence de l’aube
Et de la neige qui tombe
Sur la neige

en 2012, Hélène Duc pour ce poème :

ma mère m’appelle
par le prénom de ma soeur morte
retour des oies sauvages

La tenue des festivals et des rencontres entre 1980 et 2010 montre une préoccupation importante pour la « définition du haïku ». De nombreux poètes produisent des articles dédiés à la question de « cerner le haïku, de bien saisir son esprit ». Il semble que, depuis 2010, les pratiquants soient moins focalisés sur la question de la définition du haïku.

Plusieurs poètes français consacrent leur énergie à des guides sur des forme dérivées (haïbuns, rengas, haïgas, photo-haïkus) et sur des pratiques collectives (kukaï, ginko, tensaku). On sent que le genre est désormais bien installé parmi les poètes qui en usent, et que ceux-ci souhaitent à présent le transmettre. Le temps est venu d’écrire des livres destinés aux jeunes générations, pour aider les enseignants à faire écrire du haïku aux élèves.

L’intérêt poétique pour le haïku est tout à fait proche des recherches poétiques plus large de la période contemporaine. La brièveté, l’absence de lyrisme dans le langage, l’aspect fragmentaire et vide du haïku peuvent être comparée aux poèmes de Guillevic, Du Bouchet, Jacottet, et d’autres.

La pratique du haïku est donc tout à fait moderne. Mais, ayant souvent pour modèles des poèmes japonais du 17e et du 18e siècle, l’originalité des haïkus français s’en ressent. Le fait de lire des poèmes japonais contemporains pourrait faire évoluer les choses, ainsi que la lecture de poèmes en français plus modernes et plus originaux.

Pour qu’une tradition poétique s’installe réellement, il conviendrait que de jeunes poètes puissent lire les plus anciens, découvrir le haïku français avec eux et poursuivre l’aventure.

Malheureusement, peu d’éditeurs de haïku en France sont assez solides pour mener ce « travail patrimonial » à bien. Cependant, le courant passe assez fortement dans les revues et les espaces numériques dédiés au genre. L’avenir semble donc ouvert.